La première révolution industrielle

Le travail dans les mines et à l'usine - La condition ouvrière

Mécanisation du travail

Le texte suivant est assez exceptionnel, dans la mesure où un contemporain décrit, en 1864, la transformation en cours dans une industrie, en l'occurrence la fabrication des chaussures, à Lynn, dans le Massachusetts (Etats-Unis). Cette fabrication a été bouleversée par la machine à coudre, qui a tué l'artisanat et engendré la grande industrie. Une fois le processus en route, il s'est étendu à d'autres opérations comme le découpage de semelles, au point qu'une main-d'oeuvre spécialisée s'est trouvée en peu de temps inoccupée et réduite à la misère. On comprend mieux ainsi, sur un exemple concret, l'économie réalisée dans le domaine des salaires et, d'autre part, l'augmentation de la production.

L'introduction de la machine dans la manufacture de la chaussure de cette ville (Lynn) remonte à dix ans à peine. Tout était fait à la main, même le découpage des semelles, qui était un travail de longue haleine et nécessitait une grande dépense de forces physiques. L'introduction de la machine à découper les semelles et les lanières, bien que l'usage en fût encore très modéré, annonça un changement dans l'indusdustrie de la chaussure. Mais personne, même il y a dix ans, n'aurait osé prophétiser un changement si immédiat et si profond. Les progrès rapides qui ont été faits pendant cette période, et surtout depuis cette dernière ou ces deux dernières années, ont dépassé toutes les prévisions. On peut presque dire que l'artisanat est devenu l'exception et l'usage de la machine la règle générale. La petite échoppe et le petit banc du savetier tendent à disparaître et bientôt nous seront inconnus. Et l'usine immense avec ses machines à vapeur travailleuses, et le bourdonnement continuel de ses roues tourbillonnantes, les remplace peu à peu et change l'aspect des choses dans cette métropole ancienne et honorable des « artisans du noble métier du cuir ».
Texte extrait de L. LITWACK : « The American labor movement », Englewood Cliffs Prentice-Hall inc., 1962, page 4.

Accidents du travail

Le texte qui suit, extrait d'un rapport parlementaire britannique de 1833, raconte l'histoire d'un enfant mis en apprentissage sous contrat par sa paroisse, dans une filature de coton dès son plus jeune âge, selon une pratique courante alors en Grande-Bretagne. li nous éclaire aussi sur un autre mal de la révolution industrielle, la fréquence des accidents du travail. Beaucoup d'ouvriers étaient alors inexpérimentés, aucune protection n'était offerte, et il n'existait aucun système d'assurance. Surtout, l'utilisation de la machine à vapeur avait rendu indispensable les volants, roues et courroies de transmission qui présentaient un réel danger pour les travailleurs. De là, des accidents aussi pénibles que ceux décrits ci-après.

Avez-vous déjà eu des accidents causés par le nouveau matériel ?
- Non, enfin pas grand-chose; personnellement je n'ai jamais eu que des choses insignifiantes, mais j'ai vu, le 6 mars, un homme tué par la machine à Stockport; il a été assommé, et il est mort dans les quatre ou cinq heures; je l'ai vu au moment de l'accident; juste avant, il était en train de plaisanter avec moi, il était dans la pièce que j'occupe. J'ai sous mes ordres un pauvre infirme, un malade, qui ne pourrait pas trouver facilement du travail ailleurs; un jeune homme est venu complaisamment d'une autre salle pour aider mon infirme, et il a été accidentellement happé par la courroie et tué. J'ai connu beaucoup d'accidents comme celui-là dans ma vie.
- Pourriez-vous en citer quelques-uns ?
- Il y en a eu un à l'usine Lytton, dans le comté de Derby; il y en a eu un autre, celui d'un patron d'usine à Staley Bridge, un nommé Bailey. Et j'en ai connu combien qui ont été blessés, qui ont perdu un membre ! Du côté de Stockport, il y en a une fouie qui n'ont plus qu'un bras; ils ne peuvent plus travailler en usine; alors, ils traînent avec des vagabonds et autres éléments du même acabit. Une fille, Mary Richards, a été estropiée - et elle l'est restée - lorsque j'étais dans l'usine Lowdham près de Nottingham; elle avait été happée par une courroie sous le banc d'étirage.
Texte extrait de E. ROYSTON PIKE « Human documents of the industrial Revolution in Britain », Londres, Allen and Unwin Ltd., 1966, page 80.
(voir un article sur les accidents de travail sur les chantiers de la Coupe du Monde de football au Qatar en 2022, rien ne change.)

Les conditions matérielles du travail dans les mines

Ce texte est intéressant car il montre les progrès timidement réalisés pour résoudre un problème en apparence très simple : transporter les mineurs de la surface jusqu'à leur lieu de travail, dans les galeries. Depuis le XVIIIème siècle, l'ex-traction de la houille a gagné des couches de plus en plus profondes, rendant ainsi plus urgente la solution du problème. Ce texte est extrait d'un ouvrage intitulé Bilan d'un Siècle, paru à l'occasion de l'Exposition Universelle de Paris, en 1900. C'est une véritable somme des progrès réalisés au cours du siècle dans les divers domaines (1).

Une conséquence intéressante de l'approfondissement des puits a été l'abandon des échelles qui servaient à la descente et à la montée des ouvriers : en effet, le temps et la force dépensés pendant ce pénible trajet réduisaient d'autant le travail utile susceptible d'être demandé au mineur, dont la santé s'altérait, d'ailleurs, rapidement sous l'influence des excès d'effort musculaire. Au-delà d'une certaine profondeur, les moyens mécaniques s'imposent aussi impérieusement pour le transport des hommes que pour l'extraction.
Il n'était pas besoin d'être grand clerc pour penser à faire usage de la machine d'extraction elle-même, sans établir aucun appareil spécial. Néanmoins, ce système, en apparence si simple, rencontra de vives résistances; longtemps encore après la généralisation des bennes et des cuffats (2), le privilège de descendre ou de monter par le câble d'extraction demeurait ordinairement réservé aux maîtres mineurs, aux chefs de poste et à quelques ouvriers spéciaux.
Cependant la raison et l'humanité finirent par avoir le dessus. Ce qui n'était qu'un privilège devint le droit commun. Les ouvriers furent tous autorisés soit à profiter des bennes, soit, comme dans plusieurs districts miniers, notamment en Angleterre, à descendre et à monter accrochés au câble par des chaînes, en forme de grappes humaines.
Le système des cages guidées est venu procurer aux ouvriers toutes les facilités voulues, tous les avantages désirables de rapidité et de sécurité. Si le perfectionnement des appareils d'extraction a puissamment aidé l'industrie minière en augmentant la productivité des exploitations, il ne lui a pas été moins utile en permettant d'introduire sans fatigue, dans la mine, le personnel nécessaire à un travail plus intense et de réduire dans une très forte proportion le nombre des accidents.
Bien que le transport des ouvriers par câble soit maintenant la règle, cette pratique comporte des exceptions. La descente et la remonte des ouvriers à la fin de chaque poste sont des opérations assez longues; leur durée croît nécessairement avec l'importance numérique du personnel, comme avec la profondeur du puits. D'un autre côté, l'installation des puissants moyens d'extraction qui se prêtent à ce mode de transport ne serait point rationnelle dans les mines à production limitée; elle devient même impossible quand l'extraction doit se faire par des plans inclinés : tel est assez fréquemment le cas des filons métalliques, dont l'exploitation se poursuit cependant à de grandes profondeurs et qui, à ce titre, appellent des moyens mécaniques pour la circulation des ouvriers.
(1) Voir aussi planche 8
(2) Sorte de nacelle.
A. PICARD, commissaire général de l'Exposition de 1900 « Bilan d'un siècle (1801-1900) », Paris, H. Le Soudier, 1906, tome 4, pages 27-28.

Les conditions matérielles du travail dans les usines

Les deux textes qui suivent, se rapportent l'un à la Grande-Bretagne, l'autre aux Etats-Unis, vers 1830 et donnent une image opposée des conditions de travail, dans laquelle il est nécessaire parfois d'introduire des nuances.
Le rapport de M. J. Stuart décrit une usine modèle d'Ecosse, dans laquelle les conditions de travail paraissent excellentes, aussi bien que le logement des ouvriers.
Au contraire, la filature de coton de Pennsylvanie est décrite comme un véritable enfer. Il est certain que les conditions variaient considérablement d'un établissement à l'autre, mais rares étaient les usines dans lesquelles les propriétaires avaient à coeur de rendre la vie de leurs travailleurs plus décente.

La filature de coton Deanston, installée près de Doune, dans le comté de Perth (Ecosse), est une de ces grandes manufactures, situées dans un cadre pittoresque, et admirablement dirigées, qui font plaisir à voir, étant donné l'arrangement d'ensemble des différents secteurs et le bonheur dont jouit apparemment le nombreux personnel qui participe aux activités de cette industrie...
En général, la température des ateliers est de 18 à 21°. On compte une quarantaine d'ouvriers dans une salle de 25 mètres sur 16. Il y a des vestiaires où les femmes peuvent s'habiller et se déshabiller, et l'eau à tous les étages; des commodités ont été installées pour le confort des employés.
Les ouvriers habitent à 1 ou 2 kilomètres de la manufacture, sauf une centaine pour qui la Compagnie a bâti des maisons qu'elle loue. Chacune d'entre elles a son jardin attenant, et on a construit un égout... Toutes les dispositions qui ont été prises concernant cette vaste usine - où l'on file le coton, où l'on emploie la vapeur pour faire fonctionner les métiers à tisser, où l'on fond le fer et fabrique des machines - l'ont été manifestement pour le confort matériel du personnel et, si je ne me trompe, on trouve rarement des travailleurs, hommes, femmes, et jeunes, qui aient l'air plus contents et heureux.
Rapport cité par E. ROYSTON PIKE « Human documents of the industrial Revolution in Britain », Londres, Allen and Unwin Ltd., 1966, page 65.

Nos employeurs nous contraignent, en cette saison, à travailler de 5 heures du matin au coucher du soleil, ce qui fait 14 heures avec une interruption d'une demi-heure pour le petit déjeuner, et une heure pour le déjeuner; il nous reste 13 heures de dur travail, d'un service malsain où pas un brin d'air ne vient nous rafraîchir quand nous étouffons et suffoquons, pendant lequel jamais nous n'apercevons le soleil par une fenêtre, dans une atmosphère épaissie de poussière et de bourre de coton que nous respirons constamment, qui détruisent notre santé, notre appétit et notre résistance physique.
Souvent nous nous sentons si faibles que nous sommes à peine capables de finir notre travail, à cause du temps excessif pendant lequel nous sommes obligés de travailler durant les journées longues et suffocantes de l'été, dans l'atmosphère impure et viciée des ateliers, et le court repos que nous prenons la nuit n'étant pas suffisant pour restaurer nos énergies épuisées, nous retournons au travail, le matin, aussi fatigués que quand nous l'avons quitté. Néanmoins, nous devons travailler, si rendus et faibles que nous soyons, sinon nos familles seraient rapidement réduites à mourir de faim, car nos salaires suffisent à peine à nous procurer le strict nécessaire. Nous ne pouvons nous pré-munir contre la maladie, ou autres accidents de ce genre, en mettant de côté un seul dollar, car nos besoins immédiats épuisent le peu que nous gagnons, et quand nous gardons le lit pour une maladie de quel-que longueur qu'elle soit, nous nous trouvons plongés dans la détresse la plus profonde, qui se termine souvent par la ruine la plus totale, la pauvreté, la paupérisation.
Texte cité par J. KUCZINSKI : « Die Geschichte der Lage der Arbeiter in der Vereiningten, Staten von Amerika », von 1789 bis Gegenwart, Berlin, 1948, page 27.

Salaires ouvriers

La question des salaires dans l'industrie est celle qui donna lieu aux critiques les plus dures des économistes et des réformateurs sociaux contre le nouveau système industriel. Pour pouvoir vivre, une famille avait besoin des salaires de tous ses membres, y compris les enfants que les parents préféraient mettre à l'usine plutôt qu'à l'école. Encore la plus grande partie des salaires passait-elle dans la nourriture, quelque médiocre qu'elle fût. Venaient ensuite le loyer, l'habillement, et il restait bien peu pour les autres dépenses. Il fallait aussi compter sur les périodes de chômage ou les interruptions dues à la maladie, et on mesure ainsi toute l'incertitude de la vie pour les premières générations d'ouvriers. La situation s'améliora un peu avec la création de Caisses de Secours mutuels, qui ne furent cependant jamais générales.
Ce texte est extrait du journal d'Emile Martin, maître de forges dans le Nivernais, et fut écrit en 1849.

Il faut faire le compte des dépenses d'une famille composée de 6 personnes ayant pour vivre le salaire de 2 F, c'est-à-dire 50 F par mois ou 600 F par an, ce qui suppose que l'ouvrier ait travaillé constamment, sans chômage, sans maladie, sans avoir perdu un jour à un enterrement, mariage ou naissance.
Avec 4 enfants, on dépense par jour 3 kilogrammes de pain à 0,30 F : 0,90 F, et un kilogramme de viande à 0,90 F - soit 1,80 F. Il reste 20 centimes pour le vin, le sel, le vinaigre, légumes, logement, habillement. Or la recette s'étend sur trois cents jours, la dépense sur trois cent soixante-cinq jours. Une famille ne peut vivre avec la journée à 2 F, surtout au moment le plus difficile où le plus jeune des enfants ayant 4 ou 5 ans, l'aîné au-delà de 10 ans, aucun enfant ne gagne, la mère ne peut travailler.
Ainsi il y a nécessairement une époque de la vie du manoeuvre à 2 F où il ne peut faire vivre sa famille, en supposant toutes les conditions de travail, c'est-à-dire sa parfaite santé et son travail sans chômage, sa femme jeune, forte et, malgré les fatigues de la maternité, les privations, la pauvreté, conservant sa santé intacte, et les enfants sans accidents ni maladies. Il faut donc que l'ouvrier soit assisté de tout ce qui manque aux absolues nécessités de l'existence de la famille. Mais cette assistance ne peut provenir que de lui-même, faute de quoi ce serait l'aumône, solution - contre-sens que nous ne pouvons admettre, puisque l'ouvrier étant seul producteur, l'assistance ne peut provenir que de lui.
L'ouvrier à 20 ans gagnant 2 F ne les dépense pas; avec 1 F il se suffit s'il n'a pas la charge de ses parents, il doit ménager pour son établissement : soit 0,50 F par jour durant sept ans c'est-à-dire 150 F par an, ou 1 000 F. C'est alors qu'il peut se marier.
Enfin la plus grande ressource de l'ouvrier est le travail de la terre au-delà de sa journée de fabrique.
Logement et culture pour une famille de manoeuvre : 1 chambre, 1 caveau, 2 boisselées de terres fumées et labourées: 4 F par mois, soit 48 F par an ; 2 enfants à l'asile, 24 F; retenue du médecin et de la caisse de secours contre le chômage et la maladie, 12 F; total : 84 F.
Il faut que l'ouvrier dans cette situation, cultive assez de terrains pour couvrir une partie de la dépense, acheter une vache, élever un porc. Il y a nécessité de lui donner le pâturage (outre) la fumure et le labourage des terres. Ce serait un grand moyen de moralisation, de faire de l'ouvrier manoeuvre un petit cultivateur.
Texte cité par G. THUILLIER « G. Dufaud et les débuts du grand capitalisme dans la métallurgie en Nivernais, au XIX. siècle », Paris, S.E.V.P.E.N., 1959, page 177.

Retour au sommaire

Retour